Une IPO est envisagée, pas encore réalisée
Le processus annoncé par Anthropic en juin correspond à la remise d’un projet de formulaire S-1, soumis de manière confidentielle à l’autorité américaine des marchés. La société précisait que cette démarche lui ouvrait une possibilité d’introduction après examen par la SEC, sous réserve des conditions de marché et d’autres facteurs. Elle indiquait aussi que le nombre d’actions à offrir et le prix n’étaient pas fixés. Cela ne signifie ni que les actions sont déjà cotées, ni qu’un investisseur peut aujourd’hui en acheter dans le cadre de l’opération. Annonce officielle d’Anthropic.
Reuters avance que l’entrée sur les marchés pourrait être reportée après les élections américaines de novembre, et évoque une valorisation possible supérieure à 2 000 milliards de dollars. Ce sont des projections et des informations de presse, pas un cours de Bourse ou un prix définitif. La dernière valorisation privée annoncée publiquement par Anthropic était de 965 milliards de dollars à l’issue de sa levée de fonds de mai 2026. Même cette comparaison demande de la prudence : une valeur issue d’un financement privé et celle d’une introduction soumise à la demande du marché ne sont pas directement interchangeables. Reuters ; financement annoncé par Anthropic.
Les revenus progressent fortement, mais les charges aussi
Selon le prospectus consulté par Reuters, Anthropic aurait réalisé près de 4,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, un montant environ douze fois supérieur à celui de l’année précédente. Le même reportage indique plus de 8 milliards de dollars de perte opérationnelle, une fois écartées certaines réévaluations liées aux financements. Il fait état de 7,33 milliards de dollars consacrés au calcul et à l’infrastructure sur l’exercice, au sein de 12,65 milliards de dollars de charges d’exploitation. Ces chiffres décrivent une activité qui trouve des clients, tout en continuant à dépenser énormément pour développer et servir ses modèles. Enquête Reuters, 28 septembre.
Reuters rapporte également qu’environ un quart du chiffre d’affaires 2025 provenait de deux clients. Cette concentration peut compter autant que le total des ventes : la perte ou la réduction des dépenses de l’un d’eux pèserait sensiblement sur les revenus. Le prospectus, toujours selon l’agence, signale que nombre de grands clients ne seraient pas liés par des contrats longs. Aucun de ces éléments ne permet de prédire qu’un client va partir ; ils aident à comprendre la sensibilité de l’activité à quelques décisions d’achat. Reuters.
Pourquoi la « perte de 42 milliards » ne raconte pas toute l’histoire
Le chiffre le plus spectaculaire du reportage est une perte nette proche de 42 milliards de dollars pour 2025. Il serait pourtant trompeur de l’assimiler intégralement à de l’argent dépensé en serveurs, en salaires ou en électricité. Reuters précise qu’environ 34 milliards correspondraient à une charge comptable liée à la hausse de valeur estimée d’instruments de financement susceptibles de devenir des actions d’Anthropic. Autrement dit, cette partie de la perte nette n’est pas décrite comme une sortie de trésorerie consacrée aux opérations. Détail comptable rapporté par Reuters.
Cette précision n’annule pas les dépenses réelles. La perte opérationnelle supérieure à 8 milliards de dollars indique que les charges de l’activité dépassaient largement les recettes en 2025, même sans la réévaluation des instruments financiers. À l’inverse, une perte nette de 42 milliards présentée seule donnerait une image exagérée de la consommation de liquidités. Pour évaluer la solidité financière de l’entreprise, il faudra pouvoir lire le prospectus public, les tableaux de flux de trésorerie et les notes explicatives. Reuters rapporte qu’Anthropic détenait 20,28 milliards de dollars de trésorerie, équivalents et placements à court terme au 31 décembre 2025 ; ce chiffre ne permet pas, isolément, de calculer une date d’épuisement des fonds. Reuters.
Le calcul informatique, véritable question industrielle
Le document consulté par Reuters ferait état de 518 milliards de dollars d’engagements ou de dépenses projetées pour le cloud, le calcul et l’infrastructure dans les années à venir. Ce chiffre réclame une lecture extrêmement stricte. Il ne veut pas dire qu’Anthropic a déjà payé cette somme, ni qu’elle devra la décaisser entièrement en 2027 ou dans un seul exercice. Sans le tableau public correspondant, il n’est pas possible ici de préciser la répartition annuelle, les clauses d’annulation ou la part conditionnelle de ces obligations. Formulation de Reuters.
L’enjeu économique demeure considérable. Former de nouveaux modèles exige une capacité de calcul, mais exploiter Claude à grande échelle en demande aussi, jour après jour. À mesure que les modèles gagnent en vitesse et que les agents multiplient les appels d’outils, une entreprise doit faire croître les revenus assez vite pour absorber cette infrastructure. Le lancement de Sonnet 5.5, le 28 septembre, illustre cet effort d’efficacité : Anthropic annonce un coût par tâche réduit dans ses essais, malgré un tarif API par token inchangé. Ce lien entre efficacité technique et économie de l’activité est une analyse, pas une promesse de rentabilité immédiate. Annonce Sonnet 5.5 ; enquête Reuters.
Gouvernance et risques : des questions qui entreront dans le débat public
Une seconde enquête de Reuters décrit un projet de « Founder LLC » réunissant initialement les sept cofondateurs pour protéger, selon la formulation du document, la mission de l’entreprise face aux pressions du marché. L’agence indique aussi qu’Anthropic continuerait d’être une Public Benefit Corporation. Les mécanismes exacts de contrôle, les droits de vote et leur portée pour de futurs actionnaires devront être lus dans les documents accessibles au public. Affirmer dès maintenant que cette structure garantirait une gouvernance « sûre » dépasserait les faits publiés. Enquête Reuters sur la gouvernance.
La question est particulièrement sensible chez un laboratoire qui insiste sur les risques de ses propres modèles. Un autre reportage de Reuters indique que le document d’IPO décrit des dangers potentiellement graves associés à des systèmes avancés. Les facteurs de risque d’un prospectus sont, par nature, des scénarios à considérer, et non l’annonce que ces événements se sont produits ou se produiront. Le débat pour un futur investisseur comme pour le public est de savoir si les règles de gouvernance et les procédures de sécurité influencent effectivement les décisions de lancement quand la compétition s’intensifie. Reuters sur les risques évoqués dans le prospectus ; Reuters sur la structure.
Ce que nous saurons seulement après publication des documents
Trois vérifications seront déterminantes : la définition comptable exacte des pertes, l’échéancier et les conditions des engagements d’infrastructure, puis les droits attachés aux différentes formes d’actions et à la structure de gouvernance. Il faudra également connaître le nombre d’actions effectivement proposé, la fourchette de prix et la date retenue. Anthropic dit expressément que ces paramètres n’étaient pas arrêtés au moment de son annonce officielle. Le reportage de Reuters est une source journalistique solide sur le document qu’il dit avoir consulté ; il ne remplace pas la lecture du prospectus lorsqu’il deviendra public. Anthropic ; Reuters.
Le constat à ce stade : la croissance commerciale d’Anthropic paraît spectaculaire selon Reuters, mais les dépenses opérationnelles et les ambitions d’infrastructure le sont aussi. L’éventuelle IPO pourrait offrir pour la première fois une lecture détaillée de l’économie d’un laboratoire d’IA de pointe. D’ici là, il faut garder chaque montant dans sa bonne catégorie — chiffre d’affaires, perte opérationnelle, charge comptable, trésorerie ou engagement futur — et ne pas transformer une valorisation discutée en valeur acquise.

